Que l'Histoire soit un roman, bâti par des idéologues à partir de quelques faits matériellement prouvés, cette évidence n'est contestée par personne, sauf bien entendu par les historiens eux-mêmes et par les hommes politiques qui s'appuient sur leurs travaux. Curieusement, les historiens renoncent à un statut somme toute honorable d'artiste créateur pour tenter d'accréditer à leur avantage la fable d'une connaissance « scientifique ». Si l'on ne distingue pas clairement leur intérêt dans cette usurpation de compétence (que resterait-il de Michelet, s'il n'avait été grand poète et grand écrivain ?), en revanche on voit bien l'usage qu'en peuvent faire la politique et ses serviteurs, dont l'activité principale consiste à manipuler la réalité pour capter ou conserver le pouvoir.
De semblables réflexions s'inspirent bien sûr de récentes manœuvres d'envergure pour transformer en dogmes protégés par des lois des vérités sans doute insuffisamment établies pour se défendre toutes seules. Point n'est besoin d'un arsenal judiciaire pour avérer que la terre est ronde. À l'inverse, on comprend qu'il en ait fallu un pour maintenir notre planète au centre de l'univers. Mais ces « mauvaises pensées » (selon le titre si juste de Valéry) peuvent naître aussi d'observations moins dangereuses dans des domaines de moindre importance, qui prennent ainsi valeur d'exemples et montrent bien, à leur échelle microscopique, comment s'écrit l'ensemble de l'Histoire.
Je ne reviendrai pas ici sur la fameuse phrase attribuée à André Bazin par Godard, si ce n'est pour insister sur le fait qu'un historien professionnel, M. Pascal Ory, dans un texte sur Bazin (qu'il n'a connu ni d'Ève ni d'Adam, ni lu non plus à ce qu'il semble), publié dans l'agenda 2008 des célébrations nationales, a relayé sans état d'âme la bourde de Godard, – bien que celle-ci, remarque dans sa préface à mon Écran éblouissant Marc Cérisuelo, ait déjà engendré « une petite bibliothèque ».
J'apporterai deux autres exemples d'erreurs qui concernent de près ou de loin le passé de mes activités dans la presse.
La première est une sorte de résumé de l'histoire de la revue Présence du cinéma, que j'ai dirigée de manière effective de fin 1961 à fin 1963 ; mon nom apparut ensuite dans l'organigramme de Présence de manière plutôt virtuelle, car j'en avais confié la responsabilité à Jacques Lourcelles. Le résumé en question, qui se présente en bonne place sur Internet sous l'intitulé « Revues-de-cinema.net » est dans sa brièveté un étonnant tissu de contrevérités, rédigé on se demande par qui. Quelqu'un en tout cas qui n'a pas jugé utile de se renseigner à la source. Dès les deux première lignes on y apprend que Jean Curtelin et Michel Parsy étaient « les programmateurs du Cinéma Mac-Mahon », confondant ainsi les fondateurs de la revue avec le groupe des « Mac-mahoniens ». À la quatrième ligne, je découvre que j'ai racheté la revue en 1962, alors que ce fut en 1963. Dans l'énumération des dossiers-titres de chaque numéros, celui qui reste le plus célèbre auprès des cinéphiles – puisque, consacrant mon arrivée à la rédaction en chef de la revue, il intronisa en fanfare Vittorio Cottafavi –, le numéro 9, devient… « Le film de guerre américain » ! Si l'on souhaite connaître un peu mieux la véritable histoire de Présence du cinéma, on consultera Wikipedia en suivant le lien : http://fr.wikipedia.org/wiki/Pr%C3%A9sence_du_cin%C3%A9ma
Second exemple d'« Histoire en train de se faire » : dans l'excellent numéro 2 de la revue Capharnaüm, publiée par la moins méritoire maison d'édition Finitude, et consacré à la correspondance Jean-Pierre Martinet-Alfred Eibel, il est question, cette fois, de mon magazine Matulu. Dans le court avertissement qui ouvre le volume, je découvre avec surprise que Michel Marmin « enrôle dans son rêve à lui : une revue littéraire, Matulu » Eibel et Martinet…
La réalité est tout autre. J'ai réuni, un soir de la fin de l'année 1970, quelques amis pour leur faire part de mon projet de créer, non pas une revue, mais un mensuel littéraire et artistique au format tabloïde, encore dépourvu de titre (le titre, de Jean Cocteau, me fut transmis par son exécuteur testamentaire André Fraigneau). Ce soir-là, se trouvaient chez moi Pierre Goursat, secrétaire général de l'O.C.F.C., aujourd'hui décédé, Alfred Eibel, Michel Marmin, qui avait amené l'un de ses amis, Frédéric Vitoux, peut-être aussi Jacques Lourcelles, mais ceci est à vérifier, et Jacqueline Ury. Je leur lus un manifeste que je venais de rédiger : l'Éléphant dans la porcelaine, dont un mot fit tiquer Vitoux : « croisade ». Ce manifeste devait servir de programme au journal tel que je l'avais conçu ; je le repris comme titre d'un livre publié à la Table Ronde en 1976. C'est seulement quelques mois après cette réunion que Michel Marmin me fit connaître son ami Martinet, que j'instituai « directeur de la publication » (à partir du numéro 2), fonction juridiquement obligatoire dans les entreprises de presse. Contrairement à ce qu'affirme une note de Capharnaüm (p. 12), Martinet n'a jamais été rédacteur en chef de Matulu.
Même conseil que pour Présence : que ceux qui veulent vraiment connaître l'histoire de Matulu la cherchent dans Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Matulu
Le lecteur objectera que tout cela n'a aucune importance. J'en suis bien d'accord, et je n'aurais même pas relevé ces vétilles, si la concordance des trois exemples ne m'avait semblé corroborer – fût-ce d'une façon… corpusculaire – le constat épistémologique de mon entrée en matière. Tout se passe dans le domaine du passé, même le plus immédiat, comme si, au témoignage direct des acteurs d'un événement, l'historien ou assimilé préférait systématiquement le récit de deuxième ou troisième main, le vague souvenir indirect d'un tiers ou tout bonnement les éléments rassemblés avec bonne volonté, mais de très loin, par un universitaire ou un curieux. Il y a peut-être derrière cette anomalie une règle, édictée par Alphonse Allais, Jarry ou bien Pierre Dac et Francis Blanche : la vérité est contagieuse et l'historien doit s'en préserver en maintenant entre elle et lui la plus grande distance possible ! |